Pourquoi un pays laitier comme la France importe-t-il de plus en plus d’ingrédients laitiers alors qu’il en exporte déjà beaucoup ? La question peut surprendre. Et pourtant, derrière ces chiffres se cachent une vraie fragilité et des choix industriels qui vous concernent directement, dans votre caddie comme dans votre assiette.
La France exporte beaucoup… mais importe presque autant
La France reste une grande puissance laitière. Chaque année, elle envoie à l’étranger environ 9,5 milliards de litres équivalent lait sous forme de fromages, beurres, poudres et autres produits laitiers.
Mais dans le même temps, elle en fait entrer presque autant : autour de 7,4 milliards de litres équivalent lait importés. Et entre 2019 et 2023, ces importations ont progressé d’environ + 6 % en matière solide. Ce sont surtout le fromage et le beurre qui tirent cette hausse.
En face, les exportations de produits laitiers français, elles, marquent un peu le pas. Elles ne s’effondrent pas, mais reculent légèrement. Résultat : la France reste excédentaire, mais l’écart se réduit et la dépendance aux autres pays progresse.
Un excédent commercial qui cache une vraie fragilité
Sur le papier, tout semble aller à peu près bien. En valeur, le solde commercial des produits laitiers français se maintient autour de 3,2 milliards d’euros en 2024. Donc oui, la France gagne encore de l’argent avec son lait.
Mais si l’on regarde de plus près, l’image est moins rassurante. La France est déficitaire vis-à-vis de ses voisins européens. Elle importe plus de produits laitiers de ces pays qu’elle ne leur en vend. L’excédent vient surtout des pays tiers : Royaume-Uni, Chine, États-Unis, Japon, etc.
Et là, tout se complique. Car ces marchés lointains sont très sensibles au contexte géopolitique. Quelques exemples récents :
- arrêt des achats algériens sur certains produits ;
- hausse des droits de douane en Chine ;
- tensions commerciales avec les États-Unis ;
- incertitudes sur plusieurs accords commerciaux.
Autrement dit : la France gagne sa vie surtout sur des marchés lointains et instables, tout en devenant plus dépendante de ses voisins pour ses ingrédients laitiers. C’est là que la situation devient vraiment préoccupante.
L’Allemagne fait mieux que la France sur le lait
Un autre signal d’alerte vient d’Allemagne. Depuis 2022, le solde commercial laitier allemand dépasse celui de la France. Ce n’est pas qu’un détail statistique. C’est le signe d’un rapport de force qui se renverse peu à peu en Europe.
Pourquoi ? Parce que :
- les importations allemandes augmentent moins vite que celles de la France ;
- l’Allemagne exporte plus de produits laitiers que la France ;
- et la croissance de leurs exportations est plus forte que la nôtre.
En clair, l’Allemagne consolide sa place de fournisseur majeur en Europe, pendant que la France se tourne de plus en plus vers l’extérieur… tout en important davantage d’ingrédients de ses voisins.
Qui consomme les produits laitiers importés en France ?
Ce qui surprend souvent, c’est que les Français achètent assez peu de produits laitiers importés en direct au supermarché. Les ménages ne consomment que 11 % de produits laitiers importés.
En revanche, deux autres secteurs pèsent beaucoup plus lourd dans ces importations.
Les industries agroalimentaires, grandes consommatrices d’ingrédients importés
Les industries agroalimentaires (IAA), qui fabriquent des plats préparés, biscuits, sauces, desserts, glaces, etc., importent près de 72 % des produits laitiers dont elles ont besoin.
Concrètement, cela veut dire que dans un gratin surgelé, des biscuits au beurre ou une sauce crémeuse prête à l’emploi, une bonne partie du beurre, du lait en poudre ou des ingrédients laitiers ne vient pas de France. Il vient d’autres pays de l’Union européenne, parfois mieux positionnés sur certains créneaux prix ou volumes.
Le food service, un quart de consommation importée
Le secteur du Food service (restauration hors domicile, cantines, restauration rapide, plats livrés) importe environ 23 % des produits laitiers qu’il utilise. Un burger, une pizza, une part de lasagne au restaurant peuvent donc très bien contenir un fromage ou un beurre venu de l’étranger.
Et comme ce secteur est en pleine croissance, surtout avec la livraison à domicile, son poids dans la demande de produits laitiers importés augmente nettement.
Quels produits laitiers sont le plus importés ?
Tous les produits laitiers ne sont pas concernés au même niveau. Certains restent très français, d’autres beaucoup moins. Ceux où la part d’importation est la plus forte sont :
- le beurre ;
- les laits en poudre (entier, écrémé, ingrédients pour l’industrie) ;
- d’autres ingrédients laitiers utilisés en formulation (concentrés, matières grasses laitières, etc.) ;
- certains fromages, souvent destinés à la transformation (tranches, râpé, préparation fromage).
En revanche, une partie des fromages de terroir, signes de qualité (AOP, IGP) ou produits fortement identifiés à l’image française restent largement produits sur le territoire. Mais ils ne couvrent pas tous les besoins de l’industrie, ni tous les segments de prix.
Pourquoi les importations d’ingrédients laitiers augmentent-elles autant ?
Derrière cette hausse, il y a plusieurs facteurs combinés. Aucun ne suffit seul à tout expliquer, mais ensemble ils dessinent une tendance lourde.
- Recherche de coûts plus bas : certaines usines trouvent des ingrédients laitiers moins chers ailleurs en Europe, surtout pour des produits standardisés.
- Organisation industrielle : des groupes internationaux répartissent les productions entre pays. Une partie de la transformation se fait à l’étranger, puis revient en France sous forme d’ingrédients.
- Compétitivité : sur certains segments, la France est moins compétitive que d’autres pays européens, qui produisent beaucoup et à moindre coût.
- Spécialisation : certains pays se sont spécialisés dans des poudres, des beurres industriels ou des fromages ingrédients très adaptés aux besoins des IAA.
Résultat : même dans un pays riche en lait comme la France, une partie importante de ce qui sert à fabriquer des pizzas, biscuits ou plats cuisinés vient d’ailleurs.
Qu’est-ce que cela change pour vous, consommateur ?
Au quotidien, vous ne voyez pas forcément la différence. Le paquet de biscuits ou le plat préparé porte une marque française. Il peut même être fabriqué en France. Mais le lait derrière n’est pas toujours français.
Pour vous, cela pose plusieurs questions :
- D’où vient vraiment le lait utilisé dans les produits transformés que vous achetez ?
- Souhaitez-vous soutenir davantage la filière laitière française ?
- Êtes-vous prêt à regarder de plus près les étiquettes ou les démarches type « lait français » quand elles existent ?
Pour les éleveurs et les transformateurs français, cette montée des importations d’ingrédients laitiers envoie aussi un signal : il devient urgent de travailler sur la compétitivité, la valeur ajoutée et la différenciation pour ne pas perdre davantage de terrain.
Vers quel avenir pour les produits laitiers français ?
L’étude « Où va le lait ? » de l’Idele met en lumière une réalité un peu inconfortable : la France reste un grand pays laitier, mais elle dépend de plus en plus des autres pour ses ingrédients laitiers, tout en misant sur des marchés d’export fragiles.
Demain, l’enjeu sera double :
- sécuriser les débouchés à l’export dans un monde instable ;
- reconquérir une partie du marché intérieur des ingrédients laitiers, en particulier auprès des industries et de la restauration.
Et vous, en tant que consommateur, vous avez aussi un rôle. Chaque choix d’achat, chaque produit à base de lait, de fromage ou de beurre que vous mettez dans votre panier envoie un signal à la filière. La question, au fond, est simple : de quel lait voulez-vous que la France vive demain ?










